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RENCONTRES HUMAINES

par Christian Lavigne, Pdt de TM

Bamako, 10 décembre 1999. Vers 2 heures du matin, alors que tout le quartier est en panne d'électricité, je sors de ma chambre d'hôtel, une torche à la main et un ordinateur portable sous le bras. Je viens d'écrire quelques messages à mes correspondants sur Internet, et je veux me connecter au réseau pour leur envoyer. Je pose mon PC sur le comptoir branlant de la "réception", et le gardien de nuit, maintenant habitué à ce rituel nocturne, se lève de son fauteuil poussiéreux, cherche vaguement une bougie qu'il ne trouve pas, et vient finalement se planter devant mon écran, comme on va au spectacle. Je branche mon modem. Par chance le téléphone fonctionne, et bien mieux qu'en journée.

Depuis notre arrivée pour la création d'un Club Multimédia artistique au Mali, le grand et jeune gaillard qui monte paisiblement la garde tous les soirs à notre hôtel se réveille à chacune de nos "apparitions technologiques". Bien qu'ayant un niveau scolaire plutôt faible, et bien que maitrisant assez mal le français, il se montre d'une grande curiosité pour l'informatique et pour l'Internet. Notre ingénieur, Jean-François Bonnet, et moi-même, lui avons donné patiemment quelques explications de base.

Cette nuit-là, notre gardien veut tout connaître de la messagerie, et je lui explique le fonctionnement du courriel. Il m'avoue soudain le but de ses questions: il veut «correspondre avec des gens sur Internet». Il souhaite en particulier écrire à Jean-François, qui est déjà reparti en France. Comme il n'a évidemment pas d'ordinateur, je lui conseille de se rendre dans un cybercafé en cours d'installation à Bamako.

Ce jeune malien globalement inculte est encore plus globalement ouvert sur le monde: l'idée de se faire des copains grâce à une machine et à un réseau ne lui semble pas du tout étrange, même s'il n'a aucune idée de ce que signifie le mot "virtuel". Pour lui, ces copains-là seront bel et bien présents.

Paris, 20 décembre 1999. Le chauffeur du taxi qui me conduit à une réunion de l'Observatoire de l'Afrique (sujet dont nous reparlerons), bavarde de tout et de rien, et nous finissons par causer d'informatique. Avec des accents dignes des plus grands philosophes de comptoir, il s'insurge contre l'Internet, qu'il ne connait d'ailleurs absolument pas, et déclare sans hésiter: «Déjà qu'les gens se parlent plus, alors si ils font de l'Internet, y s'ront chacun dans leur coin». Avec une infinie patience, et beaucoup d'amusement, je lui explique certains avantages des "nouvelles technologies"...et il finit par être convaincu, qu'effectivement, s'il était imprimeur, par exemple (et il a trouvé cet exemple tout seul), ça serait bien qu'une Ouaibecame (je lui ai soufflé le mot) montre sur Internet les machines qui tournent en direct, «pour que les clients voient la qualité du travail»!

Voyez-vous lequel de ces deux personnages, au Mali et en France, est bien le plus censé?

Pour ma part, depuis que je pratique l'Internet, je n'ai jamais autant voyagé ni rencontré physiquement des individus passionnants dont j'aurai ignoré l'existence sans ce nouveau moyen de communication.

Il faut mettre les NTIC au service de l'homme, et pas le contraire. Jean Rostand disait, à son époque: «Je ne crois pas que la radio ait rendue l'humanité plus sotte,...mais la sottise s'est faite plus sonore!». Si personne n'avait rien à dire sur la Toile, elle ne vaudrait pas grand chose. Avec un tam-tam, un téléphone ou une messagerie électronique, si des Hommes ne parlent pas à d'autres Hommes le résultat est le même: un vide absurde...quoique plus ou moins onéreux et fatigant à produire.

Il est vrai que les usages creux et coûteux des nouvelles technologies ne manquent pas en Occident. Par chance, les pays en voie de développement ne peuvent pas encore se permettre ce luxe.


©CL - 1999