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Bonnes et mauvaises intentions en guise d'éditorial...


"Une société, même égalitaire, ne laisse guère d'espoir aux humbles de sortir de leur existence décevante. Elle les condamne presque tous à demeurer pour la vie dans le cadre étroit qui les a vu naître. Pour tromper une ambition qu'elle leur apprend à l'école qu'ils ont le droit d'avoir, elle les berce d'images radieuses: le champion et la vedette leur font miroiter l'ascension éblouissante permise au plus déshérité." Roger Caillois, "Les jeux et les hommes", 1967.

Au moment où nous tissons le premier T-Magazine, la Coupe du Monde de football s'est achevée, puis d'autres événements sportifs ont pris le relai de la fascination du public. En cette fin de siècle, on voit maintenant assez bien vers quoi tend le fameux "global village", ou village planétaire, annoncé par Marshall McLuhan. Le jeu de compétition est le maître du monde, sous toutes ses formes, à commencer par le jeu financier. Comme le faisait aussi justement remarquer Caillois dans le même ouvrage, cette catégorie de jeu emprunte son vocabulaire à l'affrontement guerrier. La troisième guerre mondiale, sournoisement déclarée, avec ses parties d'échecs en simultané, risque bien d'être interminable.

La seule victoire qui vaille pour l'homme est celle contre le néant: le gain de l'éternité. Le héros moderne, fabriqué en série, est curieusement d'une éphémère immortalité. Il n'atteint que très rarement au mythe, et sa valeur exemplaire connaît les mêmes dates de péremption que n'importe quel autre produit industriel. A l'échelle de l'Humanité, les dépenses financières et affectives engagées pour les meneurs de spectacles internationaux paraissent bien dérisoires quant au résultat sur le progrès de l'espèce.

Or, justement, l'objectif n'est pas là. On peut même considérer que les belles et bonnes "retombées économiques" - c'est à dire la satisfaction de l'appât du gain des organisateurs de ces exploits selon devis - nous masquent l'essentiel du projet: couper court à l'éveil des consciences. Le principe n'est certes pas nouveau: à chaque époque son opium et son aliénation, comme disait l'autre. Mais les moyens mis en oeuvre aujourd'hui sont tels que le véritable héros moderne, l'Hercule de la fin du XXe siècle sera celui qui n'aura rien voulu voir ni entendre du monde de réclame qui l'entoure, celui qui aura refusé d'habiter l'espace publicitaire qu'on lui a réservé, avec un loyer en promotion dans la grande nécropole de l'esprit.

S'il n'y avait pas le sport et la chansonnette, que ferait-on des nègres et des bougnoules? Telle est l'angoissante question dont l'occidentalus télévisium est heureusement débarrassé: il connaît maintenant la place exacte de tout un chacun en fonction de ses origines. A ceux qui ont des rêves légitimes, approuvés par la brigade des images radieuses, tous les espoirs d'intégration sont permis. C'est plus écoeurant qu'un verre de formol, mais qui proteste (*)?

Au début de cet été, j'interrogeais mes copines et mes copains "euroblack" des Cités, qui ont entre 20 et 30 ans:

  • Tu peux me citer un écrivain africain?
  • Heu...non...
  • Et un peintre ou un sculpteur Noir?
  • Ben...bof...
  • Et un sportif?
  • Ah! ça, tu rigoles! y'en a plein!..

Après des siècles de civilisation, des décennies d'échanges ou de frictions culturels, et des générations d'enfants scolarisés, on pouvait espérer mieux.

Le progrès technique à ceci de particulier qu'il engendre ses propres contradictions, et toutes sortes d'outils incontrôlables, pour le meilleur ou pour le pire. L'antidote au poison des mass-média porte le nom d'Internet. Pourvu que ça dure! Le réseau semble bien parti pour échapper à quelque pouvoir totalitaire que ce soit. C'est donc un lieu de liberté et de communication, dont l'utopie finale est une sorte de démocratie directe, chacun s'exprimant comme il l'entend. On est loin du compte, ne serait-ce que pour des raisons pratiques: coût des ordinateurs, des télécommunications, et plus gravement encore: analphabétisme des populations.

Une catégorie universelle d'individus est particulièrement sensible aux problèmes évoqués depuis le début de cette réflexion: les artistes. Leur rôle est absolument décisif, à la fois créateurs et médiateurs, ils sont la mémoire et le devenir des sociétés, ils produisent ce qu'il y a de plus consistant et de plus pérein dans l'histoire.

Si l'on peut espérer un réveil des citoyens, une ouverture des esprits, une incitation au dialogue et à la créativité, un refus de l'abrutissement universel, ce sera parce que des artistes auront semé leur désordre fraternel, auront affiché leurs rêves iconoclastes, auront mis leur ironie dans la balance de l'injustice, et leur tendresse dans les mains des expropriés de la Terre.

Voici donc l'ambition déraisonnable de T-Magazine, qui vous offrira chaque mois des sujets de plaisir ou de méditation venant des 4 orients de la francophonie artistique et littéraire.

Christian LAVIGNE, Août 1998.


(*) En France, il faut rendre hommage à Charlie-Hebdo qui de tous les médias fut à peu près le seul à dénoncer le Mondial de Foot, par ailleurs encensé par "les intellos de service", complices de l'opération "têtes vides".